samedi 14 mai 2011

BEN DECCA (suite) L’énorme production de slows par Ben Decca


( Il fut un temps où la musique camerounaise florissait de slows tous plus inspirés les uns que les autres. Ben Decca est l’un des plus dignes représentants de ce genre musical !)

On ne peut vouloir présenter aux mélomanes, un artiste tel que Ben Decca, sans parler de son énorme production de slows. On peut même avancer qu’il est avec Ekambi Brillant, Dina Bell, Toto Guillaume, et dans une moindre mesure Guy Lobé, l’un des principaux producteurs  camerounais de ce genre musical. Lui, le compositeur au vocal larmoyant, aux trémolos sans fin, privilégiant comme nous l’avons dit plus un peu plus haut, les thèmes tournant autour du vécu amoureux de ces concitoyens, ne pouvait qu’y trouver un formidable terrain d’expression. Il ne pouvait que s’illustrer dans la pratique de ce slow camerounais dont le point de départ culminant reste pour notre modernité, Onguele mi minya, cet énorme chef-d’œuvre de Vicky Edimo !
Cette voie choisie par Ben Decca, est pour lui l’occasion de produire une œuvre aussi remarquable qu’Eva, vers le milieu des  années 80. C’est un slow collant avec la mythologie chrétienne de la création de l’homme et de la femme. Cette pièce musicale langoureuse, s’est gravée dans la mémoire de maintes générations de camerounais, au point d’en avoir été longtemps plébiscitée pour lancer l’ouverture de bals dansants et autres soirées de mariages.
A la suite du succès d’Eva, suivra plusieurs slow qui assoiront sa renommée d’African lover précurseur du makossa love. Ce makossa love, qui allait être en ces années 80, la nouveauté musicale s’insinuant dans les courants traditionnels du makossa. Citons pour illustration, quelques uns  de ceux-ci, tout en n’oubliant pas de mentionner que la liste fournie ici, n’en est point exhaustive : Na tondi wa, Se oa nu, We mba diye, Dube lam, ndol’a su, O si dimbea, etc., au total, plus d’une vingtaine de titres, commis sous le couvert de cette même veine musicale fortement lyrique et principalement dédiée à la gente féminine.
Eva : (Dieu m’a créé pour toi, mon amour / Toi aussi, tu as été créée pour moi, mon amour / Quel que soit ce qui arriverait, et malgré les nombreuses tentations que je rencontrerais sur mon chemin, je ne t’oublierai jamais/ Parce que toi et moi, nous sommes une seule et même personne etc. !,

La création d’un genre

Et toujours fidèle à sa thématique amoureuse principale, et cherchant certainement les voies et les moyens de porter le mieux son message à son public, Ben Decca va en arriver à la création d’un genre musical encore embryonnaire dans le makossa : celui du duo. Du duo alliant dans la même pièce musicale, précisément et principalement, un homme et une femme ! Que cette expression se fasse par le biais du slow ou du makossa love. On peut même dire, en termes d’explication sur cette tendance adoptée par Ben Decca, d’un besoin certain pour lui, de théâtraliser sa musique, en la faisant porter par l’homme et la femme, qui sont généralement les protagonistes de la trame narrée.
Pourquoi supposer la création d’un genre ? Parce qu’avant lui, c'est-à-dire autour des années 60-70 et début 80, les exemples de duo que nous avons, ne sont pas légions. A part Ebanda Manfred et Villa Vienne, Françoise et Milla, qui ont choisi d’emblée une démarche artistique véritablement liée, indissociable, au point que nous n’avons pratiquement pas de prestation en solo de ces artistes, les artistes camerounais, s’essayant à cet exercice du duo, ne le font pas de manière constante et systématique. L’impact sur le public reste donc assez épisodique et même anecdotique. Nous avons pour exemple le duo Francis Bebey-Rachel Tchoungui avec le titre, Roméo na Julieta ; le regretté Eboa Lotin fait aussi une excursion dans le genre avec le titre Stella na tondi oa…, cependant, l’artiste ayant une action un peu plus significative dans ce sens, lors des années 70-80, de par sa collaboration en amont comme en aval avec une chanteuse, reste Ekambi Brillant. Ekambi Brillant qui fera de Cella Stella, l’une de ces égéries primordiales.

Place à Grâce et à Dora Decca !


Mais Ben decca, en s’introduisant dans le genre, fera mieux. En s’appuyant sur le vivier vocal familial exceptionnellement riche, il va donner son véritable envol et ses lettres de noblesse au duo camerounais, transformant la catégorie, en une généralité maintenant reprise quasiment en chœur,  par moult générations d’artistes camerounais !
La première à essuyer les planches (du succès), dans le milieu des années 80, en plein âge d’or du makossa, sera Grâce Decca, avec laquelle il assoira les règles du genre, avec des titres aussi évocateurs que Na sengi bobé, O si dimbéa, Diboa la ndolo, etc., Leur prestation dans les ondes hertziennes naissantes de la chaîne nationale[1], vers la fin des années 80, ne laissera personne indifférent ! Les mélomanes connaissaient Ben Decca,  le chanteur à succès d’Amour à sens unique, désormais, il n’existera plus seulement, dans l’imaginaire populaire en tant que Ben Decca, mais en tant que le duo Ben et Grâce Decca !
Na sengi bobe : (la femme) Ta famille ne me laisse pas tranquille, tes amis de même. Ils me calomnient dans toute la ville, et ça me fait si mal, si mal, mon amour/ (l’homme) S’ils savaient seulement que chaque matin que je me réveille, ta photo est sous mon oreiller / S’ils savaient seulement que lorsque je prie le Seigneur, ton nom est toujours  sur mes lèvres. / 
Mais notre bonhomme ne s’arrêtera pas à cette première collaboration familiale déjà si fructueuse. Il poussera le bouchon plus loin encore, en intégrant l’autre cadette, Dora Decca à sa démarche. Avec des titres tels que Sesa ndolo, plus récemment Na tondi oa dans l’album Makosssa Phoenix etc.,  Et la silhouette frêle de Dora Decca nous est offerte pratiquement pour la première fois, (en ce qui me concerne) lors d’un concert populaire au sein de la Salle des Fêtes d’Akwa dans les années 90[2] ; là encore, il est donné à Ben l’occasion de livrer, de faire découvrir au public de la ville de Douala, la voix chaude, aérienne et perçante de Dora, avant que celle-ci, suivant l’exemple de sa sœur Grâce, n’entame elle-aussi, une carrière solo, qui court toujours d’ailleurs… comme celles de tous les membres de cette famille originaire de Déïdo, qui a tant donné à l’histoire musicale du makossa.[3]
Sesa Ndolo : Je ne savais pas que ton départ allait me causer tant douleur, femme/ Je suis fatigué de pleurer/ De toutes mes larmes/ La douleur d’aimer me taraude/ Je ne parviens plus à la supporter/ Elle m’est insupportable/ J’ai pourtant essayé d’aller voir ailleurs, peine perdue / Tu es la seule nécessité qui habite mon cœur/

Tom Yom’s, héraut du duo Camerounais !


Maintenant que le mouvement était lancé par Ben et sa famille, le duo camerounais à caractère mixte, pouvait dès lors à partir des années 90-2000 prendre son essor. Et ce, avec des interprètes aussi doués que prestigieux. Les associations, le temps d’un titre, d’un slow, d’un album, sont nombreuses. Citons, Joly Priso-Nicole Mara, Sergeo Polo-Charlotte Dipanda, Ekambi Brillant-Dinaly, Mama Nguéa-Joly Priso, Mama Nguéa-Papillon, Henri Njoh et quelques autres chanteuses et choristes de la scène musicale camerounaise, etc.,
Mais de tous ces artistes qui ont pris fait et cause pour le duo dans leurs albums, le regretté Tom Yom’s, demeure celui qui aura porté le plus haut le genre tout en lui donnant aussi une nouvelle tournure : en allant s’attaquer au vaste chantier intemporel des chefs-d’œuvre de la musique !  Il aura été le plus grand, tant par la qualité des interprètes associés, que par la volonté d’honorer au plus haut point, les chefs-d’œuvre de la musique camerounaise ainsi revisités par ces soins ! On se souviendra pêle-mêle de certains de ces faits d’arme : Tom Yom’s-Charlotte Mbango, Toms Yom’s-Beko Sadey, Tom Yom’s-Dinaly, Tom Yom’s-Anny Anzouer, Tom Yoms-Bebey Manga, etc., Une panoplie exceptionnelle qui fait de lui,  le héraut et le défenseur incontournable de ce genre où l’artiste féminine, sortant du rôle ingrat de choriste que lui imposait généralement le mâle dans l’histoire du makossa, copartage enfin la scène, avec son partenaire de l’autre sexe. On regrettera quand même toujours, que les albums où interviennent en guest star ces voix féminines, leurs auteurs masculins, n’ont pas souvent l’élégance de mentionner nommément, le nom de ces dames ! C’est état de fait est impardonnable à la limite ! Comme quoi, la reconnaissance des droits de ces femmes sur ces œuvres, reste toujours problématique. Chose à laquelle, les sociétés de droits d’auteur, devrait s’atteler à remédier le plus tôt possible !


Ben Decca se confronte à Moni Bilè !


Mais attendez ! Ne soyez point impatient ! C’est pas fini ! Nous n’en avons pas terminé avec Ben Decca ! Là ne s’arrête pas son rôle de précurseur dans le makossa ! Si Ben Decca a influé sur le duo à caractère mixte, il l’aura aussi fait pour celui où l’on retrouve exclusivement deux hommes, deux vedettes camerounaises se partageant le même micro, le temps d’un album ou d’une pièce musicale !
En effet, bien avant le duo Tim and Foty qui fonctionne plus en band qu’en artistes distincts de l’un et de l’autre, du moins au cours de l’âge d’or du makossa, Ben Decca, en s’associant dans un super 45 tours géant avec Moni Bilè[4], aura été parmi les premiers, sinon le premier à s’aventurer dans ce no man’s land de la collaboration artistique avec des interprètes du milieu makossa !
Alors que la musique congolaise est commune du fait depuis belle lurette, Ben Decca avec Na si lingui commis en plein âge d’or de la musique camerounaise, aura ainsi aussi, tout comme pour l’introduction des femmes dans le duo, essuyer les plâtres de ce domaine dans lequel, allait aussi s’engouffrer la jeune génération actuelle de musiciens camerounais. Là encore, le regretté Tom Yom’s tire son épingle du jeu en ayant donné la réplique, à des pointures masculines non moindres du makossa : Ekambi Brillant, Henri Njoh, etc.,

(A suivre)
©Essombe Mouangue 2011
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vendredi 8 avril 2011

BEN DECCA (suite) La Défense du makossa (Makossa me nde ndolè)


 
(Il est aussi arrivé à Ben Decca de s’interroger sur la perte de leadership du makossa sur les ondes nationales, tout comme d’autres artistes majeurs de l’âge d’or de ce rythme camerounais)
 
Comme la majorité des artistes du milieu makossa qui au cours des années 80, a pratiquement régné sans partage sur l’oreille des mélomanes camerounais, Ben Decca s’est interrogé sur la perte de leadership du makossa, survenue sur les ondes nationales à partir des années 90. Une perte d’audience qui a été attribuée, moins à une baisse de qualité des albums makossa produits, qu’à une volonté politique manifeste des patrons des médias nationaux de l’époque de privilégier le Bikutsi, un genre musical non pas naissant, mais dont les différentes créations et artistes, cantonnés en majorité dans le Centre, le Sud et l’Est du pays, peinaient à se démarquer de leurs ornières provinciales. Le but avoué de cette offensive « musicale » à outrance étant d’en arriver à asseoir au Bikutsi, une audience nationale ouvrant forcément la voie à la reconnaissance internationale. En un mot, on était plongé en plein dans une guerre larvée des rythmes du terroir qui ne disait pas son nom.
Cette situation « cathodique » quelque peu faussée sur l’échiquier national, était donc l’occasion pour Ben Decca tout comme pour Nkotty François et d’autres artistes de la galaxie makossa, de s’insurger contre ce penchant. Pour ces artistes pris au dépourvu, ce parti pris, principalement de la chaîne télévisuelle nationale qui était d’ailleurs à l’époque, la seule chaine de télévision sur le terrain,  porte une grande part de responsabilité dans la baisse de visibilité dont a été victime le makossa, au cours des décennies 90 et 2000… sans pour autant que l’on aille négliger d’autres facteurs inhérents aux insuffisances artistiques de ces hommes du makossa, que nous aborderons ailleurs qu’ici.
Dans Makossa phœnix, Ben Decca, va jusqu’à faire l’évocation outrée des pairs fondateurs de ce rythme qui a fait danser des générations de mélomanes ! Il en assoit aussi son caractère immortel en le comparant au phœnix qui renaît inlassablement de ses cendres. Il en profite pour lancer son fameux « makossa me nde ndolè », métaphore qui semble être taillée sur mesure sur ce plat camerounais et sawa devenu aussi célèbre au pays, qu’à l’extérieur des frontières du pays. Par cet engagement à ce combat assez délicat, Ben Decca est l’un des porte-étendards non seulement des plus prolixes, mais aussi des plus virulents quant à la défense de ce patrimoine du terroir qu’est le makossa.
Makossa Phoenix (Défense du Makossa) : Nelle Eyoum, Nkotto Bass, dites à Epée Mbende, et Eboa Lottin que j’ai été confronté au mal/ A la forfaiture/ Aké Loba, Kotto Bass, dites à Jean Paul Mondo et à Eboa Lottin que j’ai été confronté à la forfaiture / ils ont oublié que ce rythme que nos ancêtres nous ont légué est (phœnix) immortel/ qu’il ne prendra jamais fin/ Ils ont voulu l’enterrer tout dégoulinant de sève/ Ils ont oublié que le makossa dégoulinait de sève/ le makossa ne finira jamais, moi je vous l’affirme/ Ecrivez, dites tout ce que vous voulez, mais moi je vous dis que le makossa est comme le Ndolè, ne l’oublier jamais !/il est comme le Ndolè, ne l’oublier jamais !
  

La défense du patrimoine Sawa

A l’instar de Douleur et d’Eboa Lotin qui explore largement dans leurs créations musicales, les tares et déboires de l’univers Sawa, Ben Decca y fait aussi des excursions. Mais contrairement aux deux premiers cités, on peut considérer que Ben Decca qui est natif de Deïdo, n’en fait pas sa tasse de thé principale. Dans la première partie de ses créations, qui coïncident avec l’âge d’or du makossa, Ben Decca, plus crooner dans l’âme que d’autres, égratigne seulement le sujet sans trop s’y appesantir. Car, Ben Decca, au vu de son énorme production musicale, a plus, une stature de chanteur de variétés[1] que d’homme engagé dans des combats sociopolitiques interpellant au premier-chef la cité.[2] Même si à l’occasion d’évènements sensibles telle que la mise en accusation de Monga, il va se retrouver à être séquestré et molesté pendant 6 heures  avant de pouvoir retrouver la liberté.  Des titres comme « GMI » (Gros Moyen d’Intimidation) et Tribalisme attention Danger et d’autres, découlent en droite ligne de sa volonté de réagir à la violence des pratiques et des idéaux présents dans sa société.  
La fonction universelle que Ben Decca donne au makossa, à son chant, semble-t-il, est d’être un baume au cœur pour toutes les âmes en proie à la détresse humaine, plutôt que d’être une arme de revendication tournée vers un groupe social ou ethnique quel qu’il soit. Cette fonction qui rapproche le makossa de la musique congolo-zaïroise qui est avant tout festive dans son essence, est la même qui l’éloigne d’une certaine forme de musique ivoirienne, où le texte passe au premier plan, au détriment  de l’aspect divertissement des sens.
Kod’a mboa : Si vous avez des enfants, ne manquer pas de leur conter leurs us et coutume/ne manquer pas de leur donner à connaître leur tradition/Si vous avez des enfants apprenez-leur, à travers l’évocation des jours de la semaine, les subtilités de leur langue originelle !

(A suivre)
©Essombe Mouangue 2011
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[1] Encore que là aussi, il faut nuancer son propos. Le chanteur de variétés en Afrique dispose d’un plus large pouvoir d’action. Sa stature d’homme dans la société l’emmène souvent à sortir de ses textes mielleux pour épouser ou défendre les causes ambiantes qui l’interpellent au premier-chef. Ben Decca ne s’est donc pas gêné pour faire des excursions dans les sujets les plus poignants de sa société.
[2] On peut considérer que le tournant important dans la thématique « politique » de Ben Decca intervient à partir du début des années 90. En ces années, les changements politiques imputables en partie aux évènements survenant dans les pays de l’Est ont des échos en Afrique. Le Cameroun dès lors, connaît ses années de braise avec le lancement des « villes mortes » qui déstabilisent l’ordre politique établi. Ben Decca en natif du pays va être contraint à se positionner par rapport à tous ces mouvements. 

lundi 24 janvier 2011

Ben Decca, le crooner forever



(Ben Decca, tout comme Dina Bell, Jacky Ndoumbè, Guy Lobè etc., fait partie de ces chanteurs de makossa qui ont su s’attirer les faveurs du public féminin par la proximité de leurs messages.)


Le makossa se distingue par une diversité de styles due à la coloration musicale spécifique de ces principaux interprètes. Chacun de ces artistes y trouve évidemment matière à satisfaction. Et dans cette profusion de voies ouvertes pour accrocher les faveurs des mélomanes, il est une voie enchanteresse par excellence : celle des crooners ; celle des chanteurs de charme, sensés toucher par la qualité de leur vocal et de leur thématique, la fibre la plus sensible des cœurs. C’est la voie empruntée par ces artistes qui développent une très grande complicité avec la gente féminine, lorsque ce public n’est pas simplement mixte. Ben Decca, le crooner de ces dames,  tout comme Dina Bell ou encore Jacky Ndoumbè, fait partie de ceux-ci. Ben Decca qui est présent au devant de la scène musicale camerounaise, comme tous les ténors du makossa, depuis plus d’une trentaine d’années.
Amour à sens unique. (Un penchant amoureux non partagé est toujours douloureux)/Où est donc l’amour que tu m’avais promis, qui ? moi !? Jamais ! / Tu m’avais pourtant affirmé que toi et moi c’est pour la vie/ Si notre amour n’était qu’une distraction passagère dis-le-moi, mon homme/


La thématique abordée par Ben Decca

La foisonnante discographie de Ben Decca, se caractérise par une attention toute particulière portée aux relations souvent tumultueuses entre les hommes et les femmes. Ce qui l’amène tout naturellement à défendre le sexe dit faible, dans une société camerounaise où les hommes se taillent largement la part du lion.
Il aborde aussi quelques thèmes portant sur la défense du patrimoine Sawa et du makossa face aux autres styles musicaux de la république.
Il se fait aussi remarquer par son énorme production de slows. Il se distingue tout autant par sa collaboration artistique avec quelques-uns de ses confrères du pays.  Nous n’oublierons pas d’aborder la polémique ou le malentendu, qui a installé pendant quelques temps, un froid entre Ben Decca et ses nombreux fans.
Alanè Mba. (Si tu ne peux plus être avec moi, cela me fera beaucoup de mal/ Ils ont prétendu que je suis un débauché de l’amour, Ils ont fait de moi un papillon de l’amour, mais il ne faut pas les croire, car je t’aime, si tu n’es pas avec moi, je suis bien malheureux/ Je vais d’un coin à l’autre pour simplement te retrouver, nuit et jour, tout simplement parce que je t’aime.) 

Ben Decca, le « défenseur des femmes »


Ben Decca apparaît dans le paysage musical camerounais au début des années 80,  dans un maxi 45 tours intitulé Maloko ma kwang. Les mélomanes découvrent un chanteur à la voix fine, très fine même, lorsqu’elle ne paraît pas plaintive, larmoyante même ; on l’a dirait même féminine.  Une technique vocale chaude, passionnée, dévoreuse de mots et aux longues envolées lyriques non habituelles sur le terrain, alors que se met en place entre guillemets, l’équipe nationale du makossa, dont la principale figure de proue est Toto Guillaume.
On s’aperçoit aussi que sur le plan de la thématique, les préoccupations abordées dans ce maxi 45, sont et préfigurent déjà, celles qui vont être développées et revisiter à loisirs par Ben Decca au cours de sa longue carrière, qui est d’ailleurs loin d’être achevée.
Maloko ma kwang  : Lorsqu’il m’arrive de me remémorer nos jeux d’antan, ma chérie en Kaba, moi-même en Sandja, ah ! ma chère famille, je souviens tellement de nos jeux d’antan !
Les relations entre hommes et femmes, ou plutôt la difficile cohabitation entre l’homme et la femme va être examinée et réexaminée tout au long de la quinzaine d’albums commis par l’auteur-interprète. Et dans ces empoignades relationnelles où les hommes tirent souvent avec plus de facilité et d’évidence leur épingle du jeu, Ben Decca choisit de prêter sa voix  aux femmes victimes de ces agissements délétères des hommes. La femme chez Ben Decca n’a donc presque jamais le beau rôle dans le couple. Elle est le plus souvent la proie de la roublardise du mâle trop occupé à assouvir ses propres besoins, qu’à satisfaire les attentes légitimes de sa partenaire.
Quoi qu’on puisse vouloir penser de ce parti pris de Ben Decca quant à la probité de la personne féminine dans la société camerounaise, il devenait donc tout à fait normal qu’il en tire des dividendes sur le terrain. C’est-à-dire que l’on reconnaisse en lui le chanteur masculin, défendant contre vents et marées, l’intégrité physique et morale de la gente féminine. En effet, contrairement à Toto Guillaume, qui l’a en quelque sorte précédé dans la problématique, mais dont la sphère de « contestation » sur la femme, se circonscrit avant tout à la bulle familiale, avec sa mère au centre de celle-ci, et à ses tribulations amoureuses, Ben Decca traite de ces problèmes de manière plus générale et externe à son vécu personnel, semble-t-il.  Et, bien plus que d’autres artistes du makossa contemporain, qui ont voulu lui emboîter le pas en s’autoproclamant « avocat défenseur » des femmes, etc., sans qu’on puisse pouvoir attacher à ces affirmations une démarche véritablement cohérente, Ben Decca reste l’un des seuls chanteurs de makossa à qui l’on puisse attribuer à juste titre ce qualificatif.
  Yetena oa (Je souffre tellement d’être chez toi, mon homme/ La misère me tue chez toi, sans que tu ne t’en émeuves, mon homme/ et pourquoi lorsqu’il nous arrive d’avoir des différents, pourquoi faut-il que tu balances mes affaires hors de notre domicile /Je suis fatiguée, si déçue, laisse-moi partir, mon homme / si j’avais su, je n’aurai pas élu domicile chez toi, car ton but était de faire de moi une poule pondeuse / Laisse-moi retourner chez mes parents, mon homme.)

(A suivre)
©Essombe Mouangue 2010
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lundi 16 août 2010

Charles Lembè : le plaisir du texte bien rendu




(Charles Lembe, avec la production d'un seul album sorti des bacs dans les années 70, est devenu l'un des interprètes les plus incontournables de la musique camerounaise)

Il est assez rare et étonnant qu'à partir d'un seul album, un artiste puisse se construire une forte renommée, et cela, de façon relativement continue dans l'oreille des mélomanes avertis. Pourtant, comme des exceptions qui confirment la règle, Charles Lembè, à l'instar d'un Vicky Edimo a pu parvenir à cela. Il est arrivé à s'inscrire, de manière quasi permanente dans l'esprit des mélomanes camerounais, depuis la sortie dans les années 70 de cet album aux mélodies incontournables. Mieux encore, Il a réussi à partir de cet album à avoir une influence au sein de la tendance musicale qu'allait s'imposer une bonne partie des auteurs interprètes doués du pays. Ces compositeurs très exigeants dans leur démarche qui, au makossa pur et dur, d'un Moni Bilè, à l'Assiko syncopé d'un Jean Bikoko, au Bikutsi débridé des Têtes-brûlés, ou encore au Mangambeu effréné d'un Pierre Didi Tchakounté,
allaient préférer cultiver l'art assez difficile des chansons à texte. Leur quête étant manifestement de rendre accessible, les messages contenus dans leurs textes plutôt que d'atteindre à la satisfaction orchestrale, par le tripatouillage pas toujours heureux et inspirés d'éventuelles harmonies et dissonances musicales.
Mmabola mongo, Ton mauvais comportement est la cause de notre rupture/ Tu as pris pour occupation le vagabondage sexuel/ Quand je pense seulement à ta beauté passée, maintenant tu n'es plus qu'une branche desséchée / Plus personne ne te prend au sérieux/ Il n'y a plus d'amour entre toi et moi, tu n'existes plus pour moi … Le grillon s'est creusé sa propre tombe, le grillon s'est creusé sa propre tombe… )

Un vocal à part

  La technique vocale de Charles Lembè, est assez remarquable pour qu'on puisse l'évoquer. Charles Lembè, c'est une voix haute, fine, cinglante, avec quelques effets de bégaiements bien tempérés par une technique de chant admirablement maîtrisée. Une technique de chant propre à lui, qui rend reconnaissable sa voix entre toutes. Et cette voix généreuse, pour mieux exprimer la force de son message évolue dans un contexte musical sain, aéré, propice aux épanchements vocaux. En effet, à l'instar de certains interprètes du blues américain, ou même du slow français, une guitare classique et quelques mouvements de percussions, suffisent semblent-il, à notre homme pour atteindre la quintessence de son art. Une manière de rendre son art qui ne permet aucun artifice, aucune tricherie par rapport au public. On donne le maximum de ces qualités vocales ou rien ! Seuls le talent, la qualité et la pertinence du texte s'affirment.
On peut affirmer sans crainte de se tromper que Charles Lembè, Eboa lotin, et Francis Bebey sont les précurseurs de ce genre musical au Cameroun. Beaucoup de jeunes chansonniers de la musique camerounaise des années 90-2000, sont d'une certaine manière, les héritiers, de cette sorte de manifestation lyrique assez intimiste. On citera au hasard, Ottou Marcelin, Henri Dikongue, Donny Elwood, Richard Bona, Cyril Effala, etc.,
Nyuwé : Moi, cet orphelin qui n'a personne pour soutien, j'ai fini par être abandonné/
Mais toutes les mauvaises pensées n'ont servi à rien / Mon seigneur a exaucé ma prière/ par mon talent vocal et la dextérité de mes doigts, il m'a donné une richesse immense/ chaque homme a droit à une chance dans la vie / j'ai eu la mienne…

(A suivre)
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  La carte thématique des chansons de Charles Lembè

  
(Charles Lembè, met toujours un point d'honneur à soigner sa prononciation pour que son message parvienne à son destinataire, sans qu'il y ait possibilité de distorsion et donc d'interprétation abusive)

Comme beaucoup de chanteurs à texte, Charles Lembè a choisi de se tailler des textes sur mesure. Des textes qui expriment avant tout des préoccupations portant sur son environnement immédiat. L'accent particulier étant mis en exergue par le traitement spécifique apporté à ses sujets. Son sens de l'humour, sa gouaille naturelle l'amène à contourner et à détourner les sujets les plus sérieux de leurs charges émotives trop guindées. En effet qu'il soit surpris en train de discourir de relation amoureuse heureuse, de la duplicité féminine, de la beauté féminine, du sentiment de solitude éprouvé par l'homme abandonné par les siens ; même lorsqu'il s'interroge sur la justification de l'existence de l'homme sur terre, et sur toutes les injustices qu'engendre son comportement social ; qu'il soit en train de prodiguer des conseils à un jeune homme, Charles Lembè met toujours un point d'honneur, de sa langue acerbe, plus que verte
par moments, à donner à entendre les éléments les plus truculents, les plus déconcertants, et même les plus contradictoires, sur le thème abordé. Il est difficile au mélomane d'échapper à ses textes qui à tout moment, le surprenne, l'interpelle, le sorte de lui-même.

Elolombe : Tu es cette étoile qui me procure rayonnement/ Tu es ce miel si succulent dont je raffole/ Tu es cette chose qui trompe les hommes /Et j'ai entendu dire que tu es si peu de chose/ j'ai entendu dire que tu n'as aucun sens de la propreté…

   
La justesse de la langue de Charles Lembè

La dimension d'un parolier est aussi donnée par le soin particulier qu'il met à se servir de la langue, quelle qu'elle soit, qui lui sert de véhicule pour ses messages. Dans le cas de Charles Lembè, on note tout de suite, avant même d'entrer dans le volet de la langue proprement dite, de la qualité même de sa diction. Qu'il soit en train de chanter en ewondo, comme pour le titre Maa ding wa, ou en duala dont il use le plus, il serait difficile de dire que des mots nous auraient échappé, parce qu'ils auraient été mal prononcés ou parce que Charles Lembè aurait fait preuve d'un phrasé mélodique inaudible. Charles Lembè met toujours un point d'honneur à soigner sa prononciation pour que son message parvienne à son destinataire, sans qu'il y ait possibilité de distorsion et donc d'interprétation abusive. Parce qu'il intègre cette exigence dans sa démarche, il rejoint en droite ligne les grands interprètes du jazz américain dont on a eu aussi à noter la qualité de la diction.
Maa ding wa : je t'aime, mais pourquoi tu fais tant de manières!?/ Tu sais que je t'aime, mais pourquoi tu me déranges tant!?/Je t'aime, mais pourquoi tu me fais tant mariner!?/
  
L'utilisation du duala classique

Nous avons dit que la dimension d'un parolier est donnée par le soin particulier qu'il met à se servir de la langue véhicule de son message. Dans le cas de Charles Lembè, cet élément est intégré au plus haut point. Charles Lembè dont la majorité de ses compositions sont écrites en duala, se sert de cette langue bantou de la côte camerounaise, avec une maestria que l'on ne retrouve présente que chez des chanteurs tels que Francis Bebey, Douleur, pour la qualité des proverbes insérés dans ces compositions et Eboa Lotin, pour la gouaille et les pics assénés à ses souffre-douleur habituels que sont les femmes et les comportements asociaux de ses contemporains.
C'est donc une utilisation de la langue duala châtiée qui, tour à tour convoque des proverbes tels que "Eselè é pulisè momenè songo » (littéralement, le grillon s'est creusé sa propre tombe)" mais qui abonde aussi dans un emploi du duala des plus simples, accessibles à tout le monde, comme dans A mounam.
A mounam: Mon fils, apprends à t'écouter, à utiliser ton intelligence, n'écoutes personne, parce que tu es maintenant un homme/ Ne t'en remet jamais aux mauvais conseils/ sache que le véritable ami, ne se révèle que lorsque l'on est dans la souffrance/ Ne surestime jamais tes capacités/ Il en est de même pour cette fille que tu aimes, n'écoute personne, n'écoute que ton cœur/ Parce que maintenant tu es véritablement un homme…
(A suivre)
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  L'auteur interprété par ses pairs



(Si la preuve devait être faite qu'il ne suffit pas de produire des dizaines d'albums pour obtenir du public une reconnaissance quasi-éternelle de son œuvre, Charles Lembè, en ne commettant pratiquement qu'un seul album à succès, sur un total de deux ou trois, l'a prouvé.)



La dimension d'un chanteur est aussi donnée par l'empressement que mettent ses contemporains à interpréter son œuvre de son vivant. En ce qui concerne ce chapitre, Charles Lembè est largement plébiscité par ses pairs artistes. Que ce soit par ceux sévissant dans les cabarets, les pianos-bars du pays, ou encore, s'agissant de ces artistes qui ont acquis une certaine notoriété internationale après la sortie de quelques albums. On peut même affirmer qu'il y a très peu de chanteurs de cabarets qui à un moment ou à un autre de leur évolution n'aient sacrifié au passage obligé qu'est l'interprétation des rengaines si fortement expressives de Charles Lembè. Et suivant l'exemple de ces attaquants des pianos-bars, des artistes reconnus de la scène musicale camerounaise de l'heure, comme pour une révérence appuyée au maître, pas vraiment prolifique de ses prestations, ont tenu à intégrer ces chansons dans leur répertoire. Le duo Tom Yom's et Bebey Manga, déjà célèbre pour ces reprises, dans de nouvelles versions réactualisant le talent du créateur de Mot'a Benama, a longtemps trôné aux sommets des hits parades de la place camerounaise, dans les années 98-99. Henry Njoh a fait de même avec le titre Londo Longo. D'autres versions de ces titres peuvent paraître à tout moment.
    Toutefois, Reconnaissons-le, toutes ces versions d'un album à succès, ne sont que des crimes salvateurs de lèse-majesté. Ils ne sont commis qu'à cause de la trop longue absence de Charles Lembè sur le marché discographique camerounais. Malgré la sortie bien plus tard, d'un autre album véritablement méconnu du public. Un album qui n'a pas pu avoir le même impact magique que le tout premier, qui trône déjà en tant que pièce maîtresse, au sein du patrimoine musical camerounais.
Mais, supposons aussi un instant que seuls les aléas de la production musicale, ont dû priver ses nombreux inconditionnels du plaisir de réécouter Charles Lembè, dans d'autres plages musicales.
Londo Longo : Loin de moi avec ta malchance, ta compagnie me dépasse/ et ne m'amène point tes grandes réflexions, je suis si peu de choses, alors s'il te plaît, laisse-moi en paix/ Et comme tu es si jolie, et que les étalons foisonnent dans la ville, que vas-tu pouvoir faire ? Que ta route te soit fructueuse/ Et avec ta soif de biens matériels, d'or et d'argent, tu corromps les hommes, que ta route te soit fructueuse…

Si la preuve devait être faite qu'il ne suffit pas de produire des dizaines d'albums pour obtenir du public la reconnaissance de son œuvre, Charles Lembè, en ne commettant pratiquement qu'un seul album à succès, sur un total de deux ou trois, l'a prouvé. Plutôt que de verser dans la profusion, qui n'est pas toujours suivi de résultat probant, il semble avoir fait dans la sobriété pour un résultat d'emblée qui le place parmi les ténors de la chanson camerounaise. Car, il a su donner au paysage musical camerounais, des œuvres immortelles qui sont devenues des classiques, indispensables pour comprendre et expliquer l'histoire du cheminement d'une certaine forme de musique camerounaise : celle des paroliers, des chanteurs à texte. Tous ces artistes qui par la qualité, la force de leurs textes interpellent violemment la société et comptent, par cette manière peser sur son devenir. Et quoi de mieux, pour illustrer ce propos, que de vous donner à méditer sur les paroles de l'un de ces textes les plus forts, celui qui explique peut-être le mieux sa démarche et celle des nombreux jeunes qui allaient s'engouffrer dans ce domaine brûlant des chansons à texte.
Mot'a benama
: Que sommes-nous venus faire sur terre ? Pourquoi la paix est-elle absente de nos vies ? Pourquoi ne vivons-nous que de dénonciations et de trahisons ?/ Il y a pourtant de la place sur terre pour tous/ Il ne faut pourtant pas grand chose pour que chacun d'entre-nous puisse avoir de quoi manger/ Mais ces « lions » et ces « éléphants » ne nous permettent pas de respirer/ L'esprit de parenté est révolu, la véritable amitié de même n'existe plus/ Le meurtre et la guerre sont devenus le pain quotidien de l'être humain/ Il est en train de devenir une bête sauvage…

Charles Lembè en chansons

1. Mabola Mongo (Tes mauvais agissements), 2. Nyuwé
(L'orphelin), 3. Elolombé
(Tu n'es pas l'aurore), 4. Itouédi (Le pauvre), 5. Mota Benama (L'homme, un loup pour l'homme), 6. O Si Wengisane (Ne change pas) 7. Londo Longo (Amuse-toi bien), 8. Maading Wa (Je t'aime et ne t'amuse pas avec moi), 9. A Mounam (A mon fils).

©Essombe Mouangue 2010
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